Quand les femmes nomment l’infâme

Y a des matins pile ou face, volte-face, pic et pic et colégram. Le concept semble intéressant, dans la manière dont il vient se percher sur les hauteurs célestes de la brume matinale? Alors vous avez gagné votre journée, car c’est aujourd’hui.

Ce matin, on se réveille encore assommés par les #metoo qui se sont répandus comme un feu de forêt sur les réseaux sociaux : ils ont mis sur le grill des milliers de porcs, vaste méchoui d’une omerta honteuse; ils ont mis le feu aux joues de milliers de femmes qui, par capillarité, ont vu remonter en elles des souvenirs qu’elles avaient pris soin de tasser bien comme il faut dans des petites boîtes noires avant de les ranger sur l’étagère la plus sombre de leur mémoire; ils ont enflammé les points de vue trop longtemps contenus; ils ont mis le feu aux poudres de perlimpinpin à la bonne conscience toute relative des hommes qui mettent leur main au cul des femmes en s’exclamant “Rhoooooooh, ça vaaaaa!” lorsqu’elles s’insurgent.

Non, ça va pas.

Non, il n’est pas normal que la quasi-totalité des femmes cache au creux de son coeur une salissure qui la dégoûte et lui fait honte.

Non, il n’est pas normal que la quasi-totalité des femmes ait développé tout un arsenal de techniques d’anticipation et d’auto-défense faites maison, allant de la clé que l’on garde au poing en rentrant chez soi le soir en cas d’agression, à la jupe que l’on relègue au placard à chaque entretien d’embauche, en passant par une vision extra-sensorielle à 320 degrés lorsqu’on se balade dans la rue, ou à la démarche masculine spécial post-soirée étudiée pour décourager d’éventuels assaillants.

Non, il n’est pas normal qu’un “non” énoncé haut et clair puisse être balayé d’un revers de main baladeuse.

Non, il n’est pas normal que les femmes qui sortent enfin de leur silence avec un timide #metoo se sentent obligées, elles-mêmes, de minimiser leur histoire parce que c’était il y a longtemps, parce que leur histoire n’est pas aussi horrible que le viol de la voisine alors restons humble, parce que c’était juste un mec qui se branlait devant elle et qu’il ne l’a pas touchée alors ça va, parce qu’elle était un peu ivre alors peut-être que bon, parce que c’était un ami alors peut-être qu’il a cru que. Quand on se souvient précisément du jour, du mois et de l’année, quand on se souvient du temps qu’il faisait et de la tenue qu’on portait, minimiser n’est pas jouer.

Non, il n’est pas normal qu’une femme ne puisse parler à son banquier, à son patron, à son collègue, à son ex, au pote de son mec, à son voisin, sans craindre que peut-être, il ne soit un de ces prédateurs.

Non, il n’est pas normal que tous les mecs à qui l’on parle depuis deux jours se positionnent illico dans la catégorie de ceux qui ne se sentent pas concernés, se gargarisant dans leur costume de bonne conscience car non, évidemment, eux ne se sont jamais mal comportés.

Non, il n’est pas normal qu’encore une fois, ce soit les femmes qui se posent toutes les questions. Et qu’elles soient obligées de gérer seules un émotionnel intense, où se superposent en un mille-feuilles vraiment dégueu (je recommande pas la boulangerie) des pensées de honte (comment je me suis retrouvée dans une situation pareille ? Suis-je naïve ? Comment puis-je être aussi bête ?), de peur (comment ça aurait pu dégénérer si je n’avais pas réussi à m’extirper ?), de culpabilité (comment le mec a-t-il pu penser que c’était possible ? N’ai-je pas été assez claire dans mes intentions ? Est-ce que ma tenue était correcte ?), de colère (comment un homme peut-il me traiter ainsi, abuser ainsi?), d’injustice (j’ai pourtant l’impression d’avoir été claire) et de dégoût (je suis une femme, je suis une chose)

Dimanche 29 octobre, #metoo sortira du web 2.0 pour aller à la rencontre de la vraie vie. Avec tout le courage que cela implique pour les femmes qui vont descendre dans la rue, la boule au ventre, parce que oui, il faut sensibiliser sur l’ampleur des abus subis.

A quoi cela va servir ? A au moins une chose, je l’espère du fond du cœur : à ouvrir les yeux des hommes qui se disent respectueux des femmes, scandalisés de découvrir (de découvrir???!) que les situations d’abus ne se cantonnent pas au métro et à la rue, et ne sont pas que le fait d’inconnus et de mecs bourrés dans des boîtes de nuit, quand elles sont tout autour de la vie des femmes qui les entourent.

Les mecs, j’ai un machin à vous dire: vous avez un vrai rôle à jouer pour mettre fin à ces pratiques qui saccagent l’estime de vos sœurs, de vos femmes, de vos amies, de vos collègues. Car si les auteurs de harcèlement et d’agression agissent parfois de façon isolée, c’est loin d’être toujours le cas. Ouvrez l’œil, tendez l’oreille, adoptez vous aussi cette vision extra-sensorielle à 320 degrés que l’on a mis au point depuis l’adolescence : si vous sortez entre mecs, le soir, et qu’un ami insiste trop lourdement auprès d’une demoiselle, qu’il va jusqu’à l’attendre à la sortie des toilettes pour la coincer “gentiment” dans le couloir, allez le voir, prenez-le par le bras, et proposez-lui d’aller boire un verre ailleurs au lieu de s’entêter. Lorsque vous êtes témoin de conversations irrespectueuses, de remarques abusives, de comportements douteux, au travail, dans le métro, dans la rue, réagissez. Soyez des hommes, bordel. Placez votre virilité là où elle tient debout, bordel.

Les femmes sont tellement brisées qu’aujourd’hui, elles vont jusqu’à penser qu’un rassemblement #metoo ouvert aux hommes serait dangereux pour elles. Montrez-nous que cela peut changer. Soyez là, en soutien, en silence, sans encore une fois faire valoir que vous, vous valez mieux que ces porcs. Ecoutez-nous. Consolez-nous. Et de grâce, arrêtez de penser que peut-être on exagère, et que l’on fait beaucoup de bruit pour rien. Arrêtez de participer à minimiser les faits.

Pour que les choses changent, il faut que les hommes changent. Pour que les hommes changent, il faut qu’ils écoutent, qu’ils regardent, qu’ils ouvrent enfin leur putain de cœur pour capter quelques-unes des émotions complexes et avilissantes qui noient les femmes dans leur silence. Et il faut qu’ils arrêtent avec leur”Rhoooooooh, ça vaaaaa!”. Une fois pour toutes.

Dimanche 29 octobre, faisons en sorte que #metoo ne soit pas un événement de femmes pour les femmes, regardées de haut par des hommes qui font “tssss”.

Merci.

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5 thoughts on “Quand les femmes nomment l’infâme

  1. J’ai subis des actes inappropriés depuis l’âge de 16 ans!!! La police ne vous prend pas au sérieux!??? J’ai garder les preuves de ces affaires parfois avec témoins…Jeune on m’a conseiller de me taire car cela allait me poursuivre ma vie durant???L’age venant Je n’ai Rien cicatriser et garde un visage triste…

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  2. Harcèlement sexuel puis harcèlement moral dans les milieux professionnels. Être brisé, vue pro brisée.
    Puis sexisme, mysogynie, et même racisme . Harcèlement sous toutes ses formes. Impunité des chefs!
    Beaucoup de tristesse pour ce temps passé à se taire, subir jusqu’a aujourd’hui passer pour l’emmerdeuse qui voit dégager.
    Non vraiment non je me bats . Aidez moi aidez nous pour le milieu hospitalier. Change.org: agissons contre le harcèlement à l’hopital Public. Signé: une femme médecin «  petit médecin », « petit PH »

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