De la liberté d’être importunée, ou pas

Chères Catherines, et autres militantes de “l’indispensable liberté d’offenser”,
Tout d’abord, je voulais vous dire que les femmes qui ont pris la parole ces derniers mois ne sont ni puritaines, ni d’éternelles victimes. Ou en tout cas ni plus ni moins que vous, ni plus ni moins que d’autres.
Elles font simplement la différence entre la drague, même maladroite, et le harcèlement ou l’agression. Une différence élémentaire : dans la drague, il y a une réciprocité, même si cette réciprocité se limite à un acquiescement silencieux. L’acquiescement est toujours reconnaissable. Et la réciprocité laisse toute sa part aux jeux de séduction et de rôles. Elle n’est pas limitante. Ce serait faire offense aux hommes que de penser qu’ils ne sont pas capables de faire la différence entre une femme consentante et une femme non consentante. Oui, on peut “veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme”, et “jouir le soir d’être l’objet sexuel d’un homme”. C’est une évidence. Nous pouvons, si nous le voulons. Nous sommes libres. Nous pouvons être subversives. Nous pouvons tout être. A condition d’être consentantes. De vouloir, et de ne pas subir.
Vous-mêmes avez peut-être subi des actes que vous avez ressenti comme – le spectre est large – désagréables, inconfortables, douloureux, perturbants, avilissants, honteux, humiliants ou traumatisants. Vous avez peut-être géré ces émotions seules, comme vous l’avez pu. Parce qu’à une époque, être féministe, cela voulait aussi dire montrer qu’on n’avait pas besoin des hommes, qu’on était en capacité de gérer, d’assumer seule. De ces actes que vous avez peut-être subis, vous êtes peut-être sorties grandies. Peut-être que certaines d’entre vous ont pu compter sur une confiance en soi, un répondant, un stoïcisme que toutes n’ont pas. Peut-être êtes-vous fières d’avoir su, grâce à votre courage, votre vaillance et votre capacité au recul, digéré ces émotions. Vous en avez peut-être retiré une force, cette “liberté intérieure” dont vous parlez. Et c’est probablement vrai.
Cela ne vous donne en aucun cas le droit de juger que d’autres, avec parfois moins de confiance en soi, moins de répondant, moins de stoïcisme, soient obligées de traverser les mêmes épreuves que vous, simplement parce que c’est possible et que vous-mêmes, vous l’avez bien fait.
Vous n’êtes ni plus cools, ni plus fortes, ni plus excitantes parce que vous avez géré seules (ou pensez que vous auriez pu gérer seule) vos émotions, bon an mal an.
Car si des hommes “doivent dénicher au fin fond de leur conscience rétrospective un comportement déplacé qu’ils auraient pu avoir” trente ans auparavant, des femmes ont dû, aussi, dénicher au fin fond de leur conscience rétrospective les moyens de surmonter un viol subi trente ans auparavant par un homme ivre qui ne se souvient probablement de rien. Certaines ont dû gérer ces émotions seules, certaines y ont été obligées. Certaines ont eu la chance de pouvoir compter sur un tempérament bien trempé, pour encaisser. D’autres ont fait semblant, d’encaisser. Car oui, vous avez raison, on peut surmonter bien des douleurs, seule, bon an mal an. Comme on peut guérir d’une jambe cassée sans plâtre, bon an mal an. Mais on gardera de vilaines cicatrices, et il se peut bien que l’on boîte toute sa vie. C’est ainsi, quand on doit gérer seule.
Mais entendez-le, les femmes n’y sont plus obligées, désormais. Elles ont le droit de ne pas gérer leurs émotions seules. Elles ont le droit d’être reconnues en tant que victime. Et cela ne fait pas d’elles des personnes moins grandes, moins fières, ou moins fortes que vous.
Je voulais ajouter, aussi, que toutes les femmes ne ressentent pas nécessairement les mêmes choses face à une même situation. On peut ne pas être traumatisée par le fait qu’un homme se masturbe contre nous dans le métro, et éjacule sur notre manteau. Ou on peut l’être. On peut l’envisager “comme l’expression d’une grande misère sexuelle”, ou on peut aussi l’envisager comme une terrible invasion de notre territoire personnel. Personne n’a à juger du ressenti d’autrui. Et celles qui se sentent traumatisées par un acte invasif, qu’il aille du frottement au viol collectif en passant par des humiliations dans la rue ou du harcèlement au travail, ont le droit de se sentir victimes. Et de vouloir être reconnues comme telles.
Au vu du nombre de femmes qui se sont reconnues dans le mouvement #metoo, il semblerait que nous soyons très nombreuses à ressentir les violences systématiques à notre égard comme une terrible invasion de notre territoire personnel. Nous ne vous accusons pas de les envisager “comme l’expression d’une grande misère sexuelle” et de les balayer d’un revers de main, fortes et dignes.
Nous aussi, nous sommes fortes et dignes. Car nous exigeons notre liberté de ne pas être importunées quand nous ne le souhaitons pas. Et nous nous battrons pour que nos filles ne soient pas obligées de gérer leurs émotions seules, comme vous l’avez fait.
Vous militez pour l’indispensable liberté d’offenser ? Nous militons pour l’indispensable liberté de ne pas accepter d’être offensée.
Chacun.e ses combats.
Le nôtre puise ses forces dans la profonde conviction que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres.
#metoo #wetoogether
Et puis je mets ça là, ça me permettra de l’effacer de mon ordi
:
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6 thoughts on “De la liberté d’être importunée, ou pas

  1. Merci Carol ! Cette tribune du monde m’a mise trés mal a l’aise hier soir lorsque je l’ai lu et j’ai passé la soirée a y répondre (…dans ma tete).
    Merci de l’avoir fait publiquement et par écrit.

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  2. Chère Carol, Je vous remercie infiniment pour votre texte concis et clair, la reponse PARFAITE qui mériterait bien une publication dans Le Monde…
    Hier j’etais sans voix par tant de stupidité, en colere aussi parce-qu’ecrit et signes par des femmes ?!…mais quelle honte, c’est dévastateur! Cette tribune de C.Millet est a vomir et contribue a semer le doute et delegitimiser la parole des femmes victimes de violences et d’agressions sexuelles.
    Personnellement je suis moins conciliante que vous face a ces propos…Ces persones qui fanfaronnent sans savoir de quoi elles parlent sont bien souvent les moins courageuses, car tant que l’on a pas vécu des situations extrêmes et dangereuses, l’on ne sait absolument pas comment l’on réagirait…Ma grand-mère aurait dit:”Celle-là n’a pas connu la Guerre, vaut mieux pour elle..”.

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  3. Chère Carol, Je vous remercie pour votre texte qui est la réponse parfaite à la tribune abjecte publié par C.Millet.
    Je suis en colère par tant de bête stupidité qui sème le doute et delegitimise la parole des femmes qui victimes de violences et d’agressions sexuelles ont trouvé force et courage pour exploser le tabou…et ce sont des femmes qui osent utiliser leur notoriete pour dénigrer leur calvaire et leur souffrance.. .c’est à vomir.
    Vive la solidarité féminine, les agresseurs et autres pervers ont de beaux jours devant eux…

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