Quand ça fait 30 ans qu’il est minuit moins 5 à Bhopal

Ce matin j’ai un machin un peu indigeste à vous livrer, une fois n’est pas coutume. Parce qu’aujourd’hui pile poil, 30 ans sont passés depuis la catastrophe de Bhopal, et c’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup.

Bhopal, c’est le nom de cette ville indienne où, le 3 décembre 1984, l’explosion de l’usine d’une filiale de Union Carbide Corporation (UCC) a dégagé 40 tonnes d’un insecticide puissant, causé plus de 20.000 décès, et intoxiqué lourdement plus de 500.000 victimes.
Les victimes ? On n’a pas fini de les compter : la faute aux nappes phréatiques contaminées et à l’eau qui en sort, mega impropre à la consommation, on en est à la troisième génération naissant avec des déformations lourdes, contractant des cancers à moins de 5 ans, et j’en passe parce que je garde un minimum de respect pour le matin.
L’UCC ? Evidemment, elle n’a jamais accepté de comparaître devant les juridictions pénales indiennes. Pas plus que Dow Chemical, le géant de la chimie américaine (oui, celui qui a produit le napalm pendant la guerre du Vietnam) qui a racheté UCC en 2001.
Le PDG de l’usine ? Accusé de “mort par négligence” et déclaré fugitif, il se la coule douce dans les Hamptons…
A ce jour, donc, seuls les employés indiens de l’usine ont été condamnés et écroués.
Alors que depuis l’effondrement du Rana Plaza, les associations de défense des droits des victimes se retrouvent les mains dans les gravats, à la recherche de restes d’étiquettes prouvant la responsabilité de marques telles qu’Auchan et H&M (qui communiquent régulièrement sur leurs engagements éthiques), ce 3 décembre 2014 est un doigt levé en un gros fuck.

C’est aussi un doigt qui montre notre pauvre réalité, qui a bien peu changé ces 30 dernières années : des sous-traitants de sous-traitants de grandes enseignes qui se cachent comme elles peuvent, soucieuses de préserver leur image, d’étouffer le scandale. De ne pas prendre leurs responsabilités, à une époque où on parle traçabilité, transparence.

En mars dernier, je me rendais à Bhopal avec la très talentueuse photographe Florence Jamart pour évaluer la situation, 30 ans après le drame. Nous y avons rencontré Rashida Bee et Champa Devi, lauréates du Goldman Prize (équivalent du Prix Nobel de l’Environnement), qui ont lutté toute leur vie pour tenter d’obtenir justice, en vain.

Ou peut-être pas. Car ces deux femmes analphabètes, qui à 10 ans roulaient des bidis dans une usine, sont devenues des militantes actives, des femmes qui montrent l’exemple dans un monde d’hommes et qui ont su garder force, dignité et courage tout au long de leur combat.
Le machin de ce matin, c’est donc un hommage à ces femmes exceptionnelles.

J’aurais voulu que ce soit bien plus qu’un machin, mais crise de la presse oblige, mon reportage n’a pas trouvé preneur, malgré des mots d’encouragement (qui font du bien par où ils passent, j’entends la trompe d’Eustache) de la part de quelques RedChefs pieds et mains ligotés par les cordes de leur bourse.
Vous pourrez le lire en intégralité (mais ça risque de vous prendre plus de 5 minutes, vu que c’est un vrai gros reportage, fouillé et tout), en cliquant sur Minuit + 30 ans à Bhopal. Vous pourrez également découvrir quelques superbes photos prises par Florence Jamart au Shingari Trust, créé par Rashida et Champa pour venir en aide aux victimes en cliquant ici.

Et si vous n’avez pas plus de 5 minutes, en ce 3 décembre, ayez une pensée pour Rashida et Champa, pour qui cela fait trente ans qu’il est minuit moins 5 à Bhopal, et lisez donc ce que Rashida a à nous dire :
« Aujourd’hui, j’ai bien compris comment cela fonctionne : les pays pauvres accueillent à bras ouverts des multinationales qui s’installent dans des zones déshéritées, où les habitants sont dans une telle misère qu’ils sont prêts à accepter des emplois à n’importe quelle condition. Les multinationales économisent sur les salaires, sur les conditions de travail et de sécurité, et quand, un jour, inévitablement, la bombe à retardement explose, ils s’en vont en catimini, tout en sachant qu’ils ne seront jamais inquiétés parce qu’ils représentent de l’argent pour les pays qui n’en ont pas.
Mais j’ai aussi bien compris que c’est seulement en se battant qu’on obtient quelque chose, et ces luttes nous ont donné plus de force. Si les femmes du monde connaissaient vraiment leur force, elles déplaceraient des montagnes. Nous qui étions tenues au silence, nous pouvons maintenant nous exprimer sur des problèmes devant le monde entier. Peut-être bien que les multinationales sont puissantes, mais rien n’est aussi puissant que le pouvoir du peuple. »

Rachida et Champa, je suis désolée de ne pas pouvoir vous offrir plus que ce machin, et toute ma considération.

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Et le podcast de ma petite intervention sur France Bleu au journal de 19h :

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